Hans-Rüdiger Minow
Publizist
Regisseur
Le droit à l'autodéter-
mination des peuples
et la politique étrangère
allemande
(dans l'histoire et au présent)
Hans-Rüdiger Minow
traduit de l'allemand par Diane Gilly,
in: Vocabulaire du politique, Paris 2004
I
Si nous analysons le vocabulaire politique, en l'occurrence le concept d'
«autodétermination», c'est dans le but de parvenir à des définitions
claires, tant pour la propre compréhension que pour le discours avec les
autres. Mais cette banalité appelle une restriction: la fonction primaire du
vocabulaire politique n'est pas de clarifier. Le vocabulaire politique est
une composante autant vis-à-vis de ses égaux que de ses sujets, et il sert d
'arme aussi bien à ceux qui veulent préserver leur pouvoir qu'à ceux qui
veulent les en déposséder.
Le vocabulaire politique n'est incontesté, compris et reconnu de tous que là
où un pouvoir politique est à même d'imposer un régime coercitif, à savoir
sur un territoire unifié administré d'une manière commune par les autorités
légales, ses institutions et ses interprètes.
Une telle situation, sur l'étendue de la quasi totalité du continent, ne
survint que rarement en Europe; ce n'est que sous Napoléon Ier qu'elle
connut une relative stabilité.
Le vocabulaire politique utilisé alors à Vienne ou à Berlin était au service
de la domination des troupes françaises qui balayaient aussi tout ce qui, au
cours de leur avancée, se mettait sémantiquement en travers de leur chemin.
En souvenir de cette époque, le français acquit le statut de langue
diplomatique: une lingua franca dont on peut s'accommoder tant que le
discours porte sur des points de vue communs aux différents états. Mais si
un conflit éclate entre eux, donc si cette communauté de points de vue vient
à disparaître, la lingua franca disparaît avec elle. Le vocabulaire
politique devient alors polyphonique, ambivalent et sémantiquement
contorsionné.
C'est la raison pour laquelle au sein de l'UE (et dans d'autres instances
internationales) tout parvenu au pouvoir réclame la reconnaissance
obligatoire de sa langue. Sous couvert de revendication d'égalité de
traitement entre les langues, le vocabulaire politique propre à chaque
langue (et dans l'acception qui est propre à celle-ci) est utilisé pour
garantir certains avantages définitionnels. En cas de doute, on pourra
toujours contester à un état concurrent qu'une clause ou une directive
contractuelle qui semblait sans équivoque, l'est d'un point de vue
linguistique.
La lutte pour le pouvoir est toujours aussi une lutte pour le vocabulaire
politique.
II
Il n'est par conséquent pas surprenant que le concept d'«autodétermination»
demeure ambigu dans son emploi social au quotidien.
Prenons l'exemple de l'autodétermination individuelle: il s'avère bien
difficile d'en délimiter le champ d'application. Où commence et où se
termine mon droit individuel à l'autodétermination, que ce soit dans le
domaine social, culturel ou sexuel? à quel moment vais-je empiéter sur le
droit d'autrui?
De telles interrogations nous mènent sur les champs de bataille explorés par
Sigmund Freud - et elles nous laissent entrevoir que notre aspiration à l'
épanouissement de notre moi sera toujours contrariée par des limites. Or le
franchissement de ces limites donne lieu à des conflits qui peuvent
déboucher sur de terribles guerres entre les individus parce que l'
autodétermination, une fois dépourvue de ses rapports personnels, se
transforme nécessairement en oppression.
Une autodétermination personnelle respectueuse de l'autodétermination de
tous les autres (de leur droit à la vie et à l'égal accès aux denrées
alimentaires disponibles dans chaque régime social respectif) est la clé de
voûte de toutes les inductions du concept qui transcendent le mot lui-même.
Le discours sur l'«autodétermination» politique est l'une des inductions de
ce concept. Sa portée sociale est universelle, il a donc fait l'objet de
nombreuses interprétations profondément divergentes. L'autodétermination
politique désigne en règle générale un grand nombre de sujets historiques
qui disposent d'un certain droit que tout un chacun peut revendiquer pour
lui-même et que tous peuvent faire valoir au nom de la communauté. Ce cumul
des prétentions juridiques confère à l'«autodétermination» son caractère
explosif: en tant que vocable politique, elle peut être interprétée de deux
manières, ce qui permet d'en accentuer différents aspects. Tantôt le concept
inclut l'ensemble des libertés que l'acception généralement en vigueur des
Droits de l'Homme garantit à l'individu; tantôt, lorsque ces libertés ne
peuvent s'exercer, l'application du concept se réduit aux droits du seul
individu et exclut l'ensemble des membres de la société.
L'autodétermination personnelle est une condition préalable à l'
autodétermination politique. Par le remplacement des individus, l'
autodétermination personnelle se généralise et peut, par la fixation de
normes, acquérir le statut d'un droit qui désormais s'applique
indépendamment des individus, voire contre eux.
Le vocabulaire politique qui emploie le terme d'«autodétermination» fait
donc concomitamment référence à la dualité de l'être que l'homme a peu à peu
acquise: s'il lui appartient seul de disposer de sa vie, il ne peut se
garantir ce droit qu'en en partageant l'exigence avec nombre de ses
semblables.
Cependant, l'identité de ces derniers demeure incertaine et le concept n'
explicite pas quels individus constituent ce groupe et contre quels autres
groupes l'«autodétermination» peut être conquise.
III
La politique étrangère allemande a régulièrement appliqué le concept de l'
«autodétermination» à des groupes qu'elle nomme «Völker» ou «Volksgruppen».
Que ce soit sous l'Empire, sous la République de Weimar, sous Hitler ou même
dans l'après-guerre et jusqu'à nos jours, on s'engage en Allemagne en faveur
de l'«autodétermination», pour peu qu'elle soit destinée aux «Völker».
Il va de soi que dans le passé comme dans le présent, c'est en premier lieu
l'«autodétermination du peuple (Volk) allemand» qui a été mise en avant. Les
deux périodes d'après-guerre du siècle dernier, qui furent à chaque fois
précédées d'une guerre qui amputa l'Allemagne d'une partie de ses
territoires, furent inaugurées à Berlin par l'appel au droit du peuple
allemand à «disposer de lui-même». Cet appel visait entre autres les anciens
ressortissants allemands qui, à la suite des annexions réalisées par les
vainqueurs, étaient devenus citoyens des états auparavant ennemis. Ce fut
par exemple le cas en Alsace et en Lorraine en 1918, où, durant plusieurs
décennies, l'occupant allemand avait pratiqué une politique de germanisation
visant à entretenir le mythe que ces territoires faisaient depuis toujours
partie de l'Empire allemand. Après le Traité de Versailles de 1918, l'
Allemagne vaincue exigea le retour d'habitants de Strasbourg ou de Metz au
sein de l'«Empire» - soi-disant parce qu'ils étaient allemands et qu'on les
privait de leur droit à l'autodétermination.
Il en fut de même après la fin de la Seconde Guerre mondiale que les alliés
scellèrent à Potsdam en même temps que la division du territoire allemand en
deux états: l'«autodétermination du peuple (Volk) allemand», qui pour sa
part était appelé à mettre en œuvre sa «réunification» par le biais d'
«élections libres», fut à nouveau revendiquée. Il semble intéressant de
souligner que ces exigences ont été formulées dans les deux états allemands;
certes, le vocabulaire politique employé y désignait respectivement des
perspectives d'unifications fort différentes, mais le principe juridique de
l'«autodétermination» y demeurait incontesté.
En 1990, on constate une quasi similitude des interprétations du concept que
les gouvernements de RFA et de RDA emploient contre les vainqueurs de la
Seconde Guerre mondiale pour imposer l'«autodétermination» ou manœuvrer en
son nom. Malgré les tentatives du chef d'état français de stabiliser la RDA
lors de voyages à Berlin et à Leipzig au cours desquels il avait affirmé
avec vigueur la souveraineté de la République Démocratique, donc de la
partie Est de l'état divisé, et l'avait soutenue face aux visées
unificatrices ouest-allemandes, le gouvernement est-allemand capitula. Lui
aussi se soumit à la sémantique de l'«autodétermination du peuple (Volk)
allemand».
Pour saisir la compréhension spécifiquement allemande du concept qui nous
intéresse, il me semble significatif que le chef du gouvernement
est-allemand de l'époque (membre d'un parti du régime social du «socialisme
réel») en a appelé au Collectif National des Allemands afin de sceller leur
«autodétermination»: «Allemagne, patrie une et indivisible!». Avec cette
proclamation, l'«autodétermination» est réduite à une «patrie» dont le seul
attribut reconnaissable (l'unité) passe sous silence aussi bien le champ des
libertés personnelles que leurs pendants sociaux et culturels que la future
patrie sera en mesure de proposer. Le concept politique de l'
«autodétermination» est totalement coupé de ses fondements.
IV
La politique étrangère menée par l'Allemagne au cours du siècle précédent
atteste d'un intérêt croissant pour le concept d'«autodétermination» que
Berlin se tenait prêt à mettre en avant, non seulement en faveur des
Allemands, mais également pour d'autres «Völker» ou «Volksgruppen».
Au début du premier conflit mondial, en septembre 1914, apparut un programme
pour la future «Europe centrale» (que l'on doit se représenter sous la forme
d'un empire continental constitué de nations asservies) qui exigeait la
« libération des peuples non russes du joug des Moscovites et la mise en
place d'une administration autonome au sein des différents peuples
(Völkerschaften) ».
L'autodétermination est à prendre ici au sens bureaucratique (en tant qu'
administration autonome); découplée du droit de la personne, elle est
revendiquée comme droit du groupe qui, bien entendu, ne saurait être garanti
que «sous l'autorité militaire de l'Allemagne»(1).
à l'aide du vocabulaire politique de l'«autodétermination», Berlin se lança
dans une politique d'insurrection et de révolution subversive qui s'étendit
à l'Est jusqu'en Afghanistan et à l'Ouest jusqu'en Irlande. Dans la capitale
allemande, une «Ligue pour la Libération de l'Ukraine» vit le jour, de même
qu'une «Légion Finnoise», et les «Völker» islamiques se virent promettre la
fin de la tutelle, de la «détermination étrangère» coloniale.
à l'Ouest, il était entre autres question de l'«indépendance politique et
administrative» des Flamands, donc de la création d'un mini-état belge «dans
lequel la majorité flamande serait libérée de l'hégémonie exercée par la
minorité wallonne»(2). Dans ce cas également, toute forme de déduction
partant du droit du groupe à l'«indépendance politique» pour aboutir au
droit fondamental de la personne à l'autodétermination est exclue. Ce plan
était dirigé contre la France dont l'influence en Wallonie devait être
contrée, afin de faire de la totalité de la Belgique un territoire
tributaire de l'Allemagne. L'empereur allemand en personne soutint cette
idée, parce qu'avec la soi-disant «autodétermination» des Flamands, on
aurait pris au mot les exigences américaines de Wilson d'imposition du
principe des nationalités.
Berlin a poursuivi sa politique d'«autodétermination par le biais d'un Volk
étranger» bien que le Traité de Versailles eût rendu caducs de tels plans.
Malgré la défaite, mais sous l'influence du débat international sur l'
«autodétermination» au cours de l'année 1918, le ministère des Affaires
étrangères allemand affina son action en la matière et alla jusqu'à créer
une organisation pionnière. à Genève, dans l'entre-deux-guerres, un «Congrès
européen des nationalités» vit le jour; il était soi-disant indépendant et n
'obéissait qu'au grand idéal de l'«autodétermination des peuples (Völker)».
Cette organisation parvint à rassembler des aspirants à l'autodétermination
à travers toute l'Europe; certains parmi eux se définissaient comme des
membres de «Völker » ou de «Volksgruppen», d'autres comme appartenant à
diverses minorités ou nationalités. Nous savons aujourd'hui que ce «Congrès
des nationalités» a été dirigé par des agents du ministère des Affaires
étrangères allemand, aussi bien sous la République de Weimar que du temps de
la chancellerie d'Adolf Hitler.
Cette continuité servit de fondement à diverses entreprises programmées de
sécession que l'Allemagne national-socialiste mit en application dans les
états qu'elle occupa. Il est notoire qu'en France, les forces d'occupation
allemandes proposèrent aux Bretons d'user de leur «droit à l'
autodétermination» et qu'elles travaillèrent à des plans concrets pour le
«droit à l'autodétermination» des Bourguignons et de bon nombre d'autres
«Völker» ou de «Volksgruppen», que l'on considérait opprimés par Paris et
donc soumis à une «tutelle étrangère».
Il était prévu que leur «droit à l'autodétermination» serait mis en œuvre
par le biais d'organes collectifs représentant les «Volksgruppen» qui
auraient pour tâche de s'opposer à ceux qui avaient été jusqu'alors leurs
concitoyens, aux administrations locales, aux institutions légales -
finalement, à leur état d'origine et à son organisation territoriale. Dans
cette acception, le «droit à l'autodétermination» devait aboutir à l'
émiettement et à l'exacerbation des luttes de pouvoir de concurrents soumis
à une interprétation particulière du concept de l'«autodétermination», ce
qui devait mener, grâce à l'exploitation des variations que le concept avait
subies, à un succès tactique.
V
L'histoire du concept d'«autodétermination» dans la politique étrangère
allemande est en réalité l'histoire d'une amputation sémantique du concept
accompagnée d'un élargissement de son contexte sémantique.
La signification politique du concept est réduite par le fait que le sujet
juridique est soumis à une collectivisation et que son «autodétermination» n
'est prise en compte que sous sa forme collective. Si elle est comprise
comme un droit personnel qui doit être imposé, généralisé à toute la société
et soumis à une norme uniforme, mais qui sans rapport à l'individu et sa
protection devient une coquille vide, l'autodétermination n'est d'aucun
intérêt pour la politique étrangère allemande du siècle passé. L'
«autodétermination» telle que la conçoit Berlin considère le soi dont il est
question comme la somme de tous les sujets d'une société dans leur forme
abstraite, que celle-ci soit effective ou seulement prétendue. L'individu se
dissout dans cette somme. C'est pourquoi les organes collectifs, à même de
faire appliquer le droit à l'«autodétermination», jouent un rôle essentiel
dans l'acception berlinoise de ce concept.
Comme nous avons pu le constater, ces organes collectifs sont nommés «Volk»
ou «Volksgruppe», parfois même «minorité» par la politique étrangère
allemande. Associés au concept d'autodétermination (d'«autodétermination des
Völker»), ils en élargissent le contexte sémantique à des conceptions
héritées du Moyen âge ou de l'époque précédant la Renaissance.
Les termes «Volk» ou «Volksgruppe» ne sont transposables dans aucune des
langues de la bourgeoisie révolutionnaire; ils désignent une réalité autre
que ce qui semble être leur pendant dans le mouvement de libération
nord-américain («people») ou dans celui de la Révolution française
(«peuple»).
Au lieu de désigner le souverain politique qui se libère dans les révoltes
anti-féodales de son origine étroite et de la division de la société en
états, les termes allemands caractérisent l'ethnie politique: «Volk» ou
«Volksgruppe» désignent des communautés qui partagent une même ascendance,
qui vivent depuis toujours à l'intérieur des mêmes frontières et dont la
langue et la culture relèvent de traditions différentes de celles du «Volk»
voisin, de la «Volksgruppe» voisine ou du reste de la population. L'ultime
preuve de l'«appartenance au Volk» est le rapport de descendance directe
entre le présent individuel et le passé collectif, donc entre le présent
individuel et la succession des générations en amont. Aujourd'hui encore, le
droit allemand de la nationalité stipule qu'est allemand celui qui descend
de parents allemands, qui eux-mêmes descendent de parents allemands et ainsi
de suite.
Le dénominateur commun de l'«appartenance au Volk» est donc facilement
reconnaissable: il s'agit du lien du sang, c'est-à-dire de la différence
biologique de la communauté par rapport à d'autres communautés. C'est au nom
de cette spécificité, de ce lien du sang, et non en vertu de la protection
première de la souveraineté citoyenne d'individus jouissant des Droits de l'
Homme que la politique étrangère allemande revendique le droit à l'
«autodétermination» pour tous les Allemands ainsi que pour les «Völker» et
«Volksgruppen» non allemands.
Le droit à l'«autodétermination» en tant qu'Allemands peut être revendiqué
par tous les citoyens d'autres états qui font remonter leurs origines à des
aïeuls de sang allemand, comme par exemple des habitants du Kazakhstan qui
descendent d'immigrants allemands du temps de Catherine II. D'après la
conception qu'en a la politique étrangère allemande, l'«autodétermination»
doit également être accordée à tous les ressortissants polonais qui, du fait
de leurs ancêtres issus de familles de colons allemands, appartiennent
également à la «Volksgruppe» allemande de Pologne.
Même les Bretons, pour peu qu'on puisse leur définir des caractéristiques
ethniques, peuvent revendiquer leur droit à l'«autodétermination» en tant
que «Volksgruppe»; l'étendue du champ d'application de ce droit devra quant
à elle être définie par les représentants de la «Volksgruppe»: autonomie
culturelle, administrative ou même territoriale. Ceci vaut également pour
les Bourguignons, les Aquitains, les Basques, les Alsaciens, ou pour les
Irlandais, les Gallois, les Sames, les écossais, les Suédois finnois, les
Finnois suédois, les Flamands, les Roumains hongrois, les Hongrois roumains,
les Croates, les Serbes, les Kosovars etc.
Mais tous les sujets juridiques qui, d'après la conception politique
allemande, peuvent prétendre à l'«autodétermination», ne connaissent pas ce
droit. La communauté liée par le sang d'un «Volk» ou d'une «Volksgruppe»
peut exister, mais la conscience de l'existence de ce lien peut avoir
disparu parce qu'au cours des siècles, la communauté s'est mélangée à d'
autres («races»). Dans ce cas, les théoriciens allemands de la notion de
«Volk» parlent d'un «Volkstum (d'une communauté ethnique) en suspens», c'
est-à-dire d'une sorte de communauté en attente qui n'a pas encore retrouvé
les racines de sa «nature ethnique» («Volksart») et n'a donc pas encore
renoué les liens qui l'unissent à son ascendance. Dans ces conditions, il
suffit que quelques sujets soient prêts à s'engager pour faire revivre cette
communauté unie par les liens du sang, pour mettre en place un organe
directeur de la «Volksgruppe», et pour déterminer en fonction de quels
critères les individus seront acceptés dans la communauté. Dans la mesure où
les circonstances le permettent, toute personne se réclamant de la langue et
de la culture de la «Volksgruppe», donc de sa «nature ethnique», sans pour
autant avoir nécessairement un lien de sang avec cette communauté, peut en
devenir membre.
Cette pratique caractérise la réalité sociale de la Pologne actuelle où la
«Volksgruppe» allemande s'accroît continuellement. En l'espace de quelques
années, 60000 citoyens polonais ont déclaré avoir un lien avec la langue et
la culture allemande, et malgré l'absence de vérification de leur lien de
sang, ils ont revendiqué un droit à une certaine forme d'
«autodétermination».
Une des caractéristiques de cette situation pour le moins étrange est que la
politique étrangère allemande se pose en état protecteur garantissant les
droits particuliers des «Volksgruppen». Ces prétentions sont même inscrites
dans des traités bilatéraux que l'Allemagne a signé avec quasiment tous les
états d'Europe de l'Est où résident des citoyens de langue allemande. La
reconnaissance internationale de ce «droit à l'autodétermination» pour telle
ou telle «Volksgruppe» devient donc un outil politique opérationnel majeur.
Cette conclusion n'a rien d'innovant, mais l'exemple allemand en fait un cas
d'école.
Sans avoir eu connaissance de la déformation par l'Allemagne du concept de l
'autodétermination, Robert Lansing, secrétaire d'état sous la présidence de
Wilson, écrivit:
« à quelle sorte d'unité Wilson peut-il bien penser lorsqu'il parle d'
autodétermination? Vise-t-il une race, un territoire, une communauté? Sans
la fixation de critères définissant une unité à la fois bien précise et
praticable, l'application de ce principe représente un danger pour la paix
et la stabilité […] Le terme d'«autodétermination» est un baril de poudre
[…] Je crains qu'il ne nous coûte des milliers et des milliers de morts […]
Quel malheur que ce mot ait pu voir le jour! Quelle misère va s'abattre à
cause de lui sur les hommes! »(3)
VI
La misère que le discours sur l'«autodétermination» a répandu parmi les
hommes, est la misère que l'Union Européenne répand sur le continent. Dans
la continuité du travail préliminaire effectué par l'Allemagne, elle a en
effet permis que le discours sur l'autodétermination serve au démantèlement
de plusieurs états nationaux, et en particulier à la division ethnique de la
Yougoslavie, imposée par les armes. John Rosenthal a décrit ce malheur de
façon exemplaire dans sa microanalyse de la ruine territoriale qui est la
Bosnie-Herzegovine(4).
L'Union Européenne ferme les yeux sur le fait que son état membre le plus
peuplé, la République Fédérale d'Allemagne, entretient ou finance plusieurs
organisations qui font progresser la funeste ethnisation du «droit à l'
autodétermination» et veulent l'introduire dans les législations de tous les
autres états membres. L'«Union fédéraliste des communautés ethniques
européennes» («Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen»), le «Centre
Européen pour les questions des minorités» («Europäisches Zentrum für
Minderheitenfragen») et l'«Union des Allemands du Schleswig du Nord» («Bund
deutscher Nordschleswiger») sont quelques-unes de ces organisations. De l'
avis de certains observateurs à l'esprit critique, il s'agit de formations d
'avant-garde de la politique étrangère allemande qui semble rester fidèle à
son concept datant du siècle dernier et qui se tient prête à mettre en avant
le «droit à l'autodétermination des Völker et des Volksgruppen» afin d'être
en mesure d'affaiblir des puissances concurrentes, que celles-ci soient
alliées ou ennemies.
De plus, l'influence décisive que Berlin tente d'exercer sur la répartition
des postes dans les instances européennes et sur les décisions prises par l'
UE l'a conduite à envoyer des fonctionnaires allemands à Bruxelles et à
Strasbourg pour y imposer la conception allemande de l'autodétermination des
«Volksgruppen» telle que nous venons de la décrire, c'est-à-dire définie d'
un point de vue ethnique, sans faire de vagues. Ainsi, le haut fonctionnaire
berlinois Rolf Goßmann, ancien chargé des questions concernant les
«Volksgruppen» au sein du ministère de l'intérieur allemand, devint en 1999
membre d'une «commission d'experts» du Conseil de l'Europe au sein de
laquelle il présida le groupe de travail sur la «Défense des minorités
nationales».
De son côté, l'expert allemand de la question des minorités Rainer Hofmann
est connu pour ses thèses sur le «droit à l'autodétermination» des «Völker»
définis à partir de critères ethniques. Hofmann défend l'idée que les
«Völker» ethniques sont en droit d'exiger l'exercice de «leur droit à l'
autodétermination dans le but de créer leurs propres états ou de modifier
les frontières par la violence» afin de garantir «leur identité propre et
par là-même leur survie»(5).
En 1998, l'auteur de cette thèse au fondement biologique et prônant la
violence fut nommé membre du comité consultatif du Conseil de l'Europe pour
la «Défense des minorités nationales». En 2001, il fut rappelé à Berlin pour
siéger au «Conseil consultatif scientifique du droit des peuples» du
ministère des Affaires étrangères.
Ces deux exemples mettent en évidence que le «droit à l'autodétermination»
fait partie du vocabulaire politique employé par le pouvoir étatique et que
ce dernier utilise ce concept comme une arme sémantique, afin de pouvoir
modifier des frontières et diviser des territoires dans les luttes de
pouvoir internationales. Ce vocabulaire trouve une utilisation d'une
brutalité particulière et d'une grande subtilité opérationnelle dans la
politique étrangère allemande qui introduisit en Europe l'horreur contre
laquelle Robert Lansing nous avait mis en garde. L'actualisation de cette
politique au sein de l'Union Européenne accroît les menaces internationales
pesant sur la paix et ce danger émane du cœur même de cette union.
La lutte pour le pouvoir est toujours aussi une lutte pour le vocabulaire
politique.
Donner son sens au vocabulaire de l'«autodétermination» signifie donc
comprendre le combat que mènent les empires pour s'imposer.
Notes
1. Mémoire Erzberger du 02.09.1914.
2. Hindenburg à Bethmann-Hollweg, le 11.03.1917.
3. Robert Lansing, Die Versailler Friedensverhandlungen. Persönliche
Erinnerungen, Berlin, 1921.
4. John Rosenthal, «Sur le nouvel ethno-nationalisme», dans les Temps
modernes, n° 623, Paris, 2003.
5. Rainer Hofmann, Minderheitenschutz in Europa, Berlin, 1995.